L’éducation populaire a une histoire

L’éducation populaire est la plus ancienne forme d’éducation des adultes et celle qui a initié, expérimenté et développé en grande partie les pratiques éducatives spécifiques aux adultes. On ne se donne jamais assez l’occasion de se raconter, ou de se faire raconter, les femmes, les hommes et les mouvements qui nous ont précédés dans cette marche vers l’autonomie, la dignité et la solidarité qu’est l’éducation populaire. Par ces quatre portraits nous avons voulu réunir et mettre en parallèle, au delà du temps et de l’espace, des personnages impliqués dans les mouvements qui ont marqué la vie sociale et politique par leurs efforts d’éducation populaire. En rendant hommage à ces femmes et à ces hommes trop peu connus, nous voulions aussi identifier les continuités, les similitudes dans nos démarches, dans nos acquis, comme dans nos doutes, malgré les ruptures idéologiques, les changements d’époque et de conjoncture. Les quatre portraits que nous vous présentons ont été écrits par Bernard Vallée. Ils sont issus d’une publication de l’Institut canadien d’éducation des adultes (ICÉA) : « Les actes du colloque national sur l’éducation populaire au Québec », ICÉA, 1991. {{{Quatre portraits à lire : }}} -* [Albert Saint-Martin et l’Université ouvrière->20] -* [Idola Saint-Jean, la sufragette->21] -* [Léa Roback et la passion de la justice->22] -* [La JOC et la formation dans l’action->23]

Albert Saint-Martin et l’Université ouvrière

Albert Saint-Martin est sans doute un des personnages les plus attachants de l’action populaire et ouvrière à Montréal du début du siècle. Ses réalisations originales préfigurent le mouvement communautaire des années 1970 (comptoirs alimentaires en 1907, commune rurale en 1915, comité de sans-travail en 1914, association humanitaire en 1914). Militant socialiste, il participa à la fondation du Parti ouvrier de Montréal (1904) dont il fut le candidat dans Saint-Jacques en 1905, et à celle du parti socialiste du Canada. En 1906, il organisait la première manifestation du 1er mai à Montréal. Pamphlétaire ironique et mordant, ses brochures et ses articles prenaient pour cibles les pouvoirs établis et tout particulièrement les institutions de charité qu’il accuse d’assassiner la populace canadienne volontairement et lentement… C’est comme éducateur populaire que sa contribution fut sans doute la plus marquante: fondée en 1925 par Saint-Martin et ses amis, l’Université ouvrière exerça une influence importante dans les milieux ouvriers et populaires. On y donnait des conférences sur des sujets très variés touchant à des éléments de culture générale alors inaccessibles aux milieux populaires (histoire, littérature, économie politique, géographie, astronomie, etc.) et soulevant des débats idéologiques autour des droits des femmes, de la religion, des questions internationales ou de l’actualité politique. Ce n’est pas seulement les thèmes des conférences qui attiraient chaque semaine quelques centaines de participantes et de participants, c’est aussi la formule même de ces assemblées souvent contradictoires: après les trente minutes allouées à l’oratrice ou à l’orateur, tout auditeur pouvait poser des questions et même monter à la tribune pour faire ses commentaires. On pouvait ainsi exprimer ses opinions dans un cadre de débat intense, mais souvent détendu. Saint-Martin y donne même des cours d’art oratoire pour permettre aux ouvriers et aux chômeurs de préparer leurs allocutions. On y organise également des soirées populaires, on y monte des pièces de théâtre, on y organise des parties de cartes, autant d’activités qui sont des occasions de rencontres et d’échanges d’idées. Une bibliothèque-librairie permet de prêter et de vendre des livres. L’anti-cléricalisme d’Albert Saint-Martin et sa contribution à la diffusion des idées socialistes allaient provoquer la concentration des attaques du clergé, des médias, du gouvernement et des organisations fascistes, sur le travail d’éducation populaire réalisé par l’Université ouvrière: saccage des locaux en 1930 par des étudiants de l’Université de Montréal; 1931, attaque de l’Université par de jeunes militants de la JOC; 1931 et 1932 campagne de presse (Le Devoir, surtout) pour faire fermer l’Université ouvrière; en 1933, loi spéciale du gouvernement provincial pour dissoudre l’Université, inculpation d’Albert Saint-Martin de libelles séditieux et blasphématoires; Saint-Martin est aussi sauvagement battu par des jeunes fascistes. L’Université ouvrière disparaît en 1935 et Saint-Martin ne réussit pas à obtenir de permis d’opération de salle publique pour poursuivre ses activités éducatives et sociales. Il meurt en 1947 à l’âge de 83 ans. 1 / Les sandwiches à la shouashe, 1932.

Idola Saint-Jean

Idola Saint-Jean est née à Montréal en 1880. Figure marquante de la lutte pour le droit de vote des femmes, elle se distingue des autres leaders de ce mouvement par la modernité de sa pensée politique et sociale, par la diversité des stratégies d’action qu’elle anime et par son statut de femme autonome économiquement. Professeure de diction et de littérature, elle oeuvra aussi en journalisme. En 1927, ldola Saint-Jean fondait l’Alliance canadienne pour le droit de vote des femmes, une organisa­lion plus ouverte aux travailleuses et à leurs préoccupations que les autres mouvements de femmes de l’époque. Pendant quatorze années consécutives, les membres de l’Alliance et de la Ligue des droits de la femme entreprirent conjointement et solidairement de longues et multiples marches sur le Parlement de Québec. Ce tenace moyen de pression et de sensibilisation de l’opinion publique aboutit en 1940 à l’obtention du droit de vote pour les femmes. Idola Saint-Jean et l’Alliance voyaient dans le vote des femmes une arme pour corriger les injustices sociales dont les femmes étaient victimes. C’est ce qui explique l’importance de leurs interventions pour la défense du travail féminin, pour l’ouverture aux femmes de l’ensemble des professions, pour leur autonomie financière et pour la révision du code civil. Les pélerinages annuels au Parlement n’étaient pas les seuls moyens de sensibilisation et d’action mis en oeuvre par ldola Saint-Jean et ses compagnes. L’éducation sociale, économique et politique des femmes était au coeur des activités de l’Alliance: assemblées et conférences publiques étaient organisées, en plus d’une bibliothèque mobile et de services juridiques pour les ouvrières. Idola Saint-Jean n’hésita pas non plus à se présenter comme candidate aux élections fédérales de 1930, utilisant cette tribune pour attirer l’attention de l’opinion publique. En plus du journal La Sphère féminine, l’Alliance animait une émission radiophonique L’Actualité féminine où l’on faisait état de la situation générale des femmes.

Un groupe de suffragettes manifestent à l’Hôtel de Ville de Montréal, en 1928. Au premier plan, tenant pancarte, Idola Saint-Jean.

Léa Roback

Léa Roback est née à Montréal en 1903 dans une famille ouvrière. Comme beaucoup de juifs d’Europe centrale, ses parents d’origine polonaise avaient émigré pour fuir l’oppression tzariste. A 16 ans, elle commence à travailler comme employée de commerce avant de s’embarquer pour la France en 1925 pour poursuivre ses études. On la retrouve à Berlin où, de 1929 à 1932, elle assiste à la montée du nazisme et de l’antisémitisme. Elle adhérera au Parti communiste. De retour à Montréal, elle tiendra la première librairie marxiste. En 1936, elle devint organisatrice syndicale à l’Union de la robe (UIOVD) où elle s’occupera du département de l’éducation jusqu’en 1939. La formation, c’est le pilier d’une organisation syndicale: « Pour que le syndicat soit vraiment un outil de défense, il faut que les ouvrières apprennent à se protéger par la connaissance de ce qu’est le travail, combien ça doit payer, surtout dans cet atroce système du travail à la pièce ». Elle travailla à la formation des déléguées, à l’organisation de grèves dont celle de 1937 où 5 000 ouvrières, les midinettes, débrayèrent pendant trois semaines et gagnèrent la reconnaissance de leur syndicat et de meilleures conditions de vie et de travail. La plupart des ouvrières n’avaient jamais eu la possibilité de s’instruire. On donne alors des cours d’alphabétisation ainsi que des cours de français et d’anglais. On organise aussi des cours de relations humaines, de danse et d’artisanat, ainsi que des groupes de lecture et de discussion. Elle s’est impliquée, d’autre part, dans le travail du quartier avec son atelier d’art pour les enfants de Rosemont et dans le groupe Solidarité féminine qui venait en aide aux familles de chômeurs expulsées de leur logement. De 1941 à 1952. elle poursuivit son travail de formation et d’organisation syndicale à RCA-Victor dans le quartier Saint-Henri. Plus tard, elle s’impliquera activement dans le mouvement pour la paix et, jusqu’à la fin de sa vie, elle a apporté son soutien aux luttes pour les droits des femmes et des autochtones. Inlassable, elle ne semble jamais se décourager des combats toujours à recommencer: « Voyez-vous là-bas par la fenêtre? Regardez le firmament: y’a beaucoup de gris n’est-ce pas? Mais entre le noir-gris et le gris-blanc, il y a du bleu. Eh bien, moi, je me concentre sur le bleu ».

La JOC et la formation dans l’action

Au début du XXe siècle, l’Église doit affronter des transformations socio-économiques et politiques nombreuses. C’est en s’appuyant notamment sur l’Encyclique Rerum Novarum que l’Église du Québec a élaboré ou défini de nouvelles formes d’encadrement. Ce sont les agriculteurs et les ouvriers qui, les premiers, s’inscrivirent dans divers mouvements catholiques. Mais c’est après la crise des années 30 que l’Action catholique prit véritablement de l’ampleur et rejoignit un nombre important de Canadiens français de tout âge. Le mouvement des Jeunesses ouvrières catholiques (JOC) jouera en particulier un rôle important au cours des années 40 et 50. La conception pédagogique qu’il a mise de l’avant mérite qu’on s’y arrête plus spécifiquement. Fondée en 1931, la JOC s’adressait aux jeunes ouvriers des deux sexes. Deux principes étaient à la base de l’action menée par le mouvement. Le principe de l’enquête: toute étude, projet, réflexion doit partir du réel découvert par l’enquête individuelle ou collective. Le principe de la formation par l’action: la JOC vise à donner aux Jocistes une formation dans la vie, fondée sur des expériences concrètes, plutôt que sur des savoirs livresques et théoriques. Très tôt, différents services furent mis en place: service médical, service d’épargne, bibliothèques, camps de vacances, service de préparation au mariage. Le mouvement de la JOC est important par la philosophie de l’action qu’il a inculquée à ses militantes et à ses militants (5 000 militantes et militants et plusieurs milliers de sympathisants à la fin des années 40). Basée sur le voir-juger-agir, cette philosophie se concrétisait par une pédagogie de conscientisation qui a marqué toute une génération. Cette méthode a été développée par le fondateur du mouvement en Belgique pendant les années 30, Mgr Cardijn, méthode qu’il a probablement empruntée aux communistes de l’époque. Née pour contrer l’influence socialiste et sortie facilement gagnante de la bataille au Québec, la JOC adoptera une méthode comparable à celle d’une organisation politique, d’autant plus efficace qu’elle est simple et fait appel aux principes les plus fondamentaux d’appréhension de la réalité. Voir, c’est ce qu’on appelle l’enquête sociale qui porte sur des faits répétés, généraux et qui révèlent une situation qu’on est capable d’influencer. L’enquête révélera ainsi la vie réelle et, en même temps, apprendra à voir juste. Juger c’est voir les faits et les situations avec des yeux jocistes, d’ouvrières et d’ouvriers catholiques. On peut ensuite agir, c’est-à-dire intervenir par une action précise. C’est sur ces bases que la JOC est devenue un lieu de formation pour de nombreux jeunes ouvriers et ouvrières à un moment où personne ne s’intéressait au sort de la jeunesse ouvrière.

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